La significations des scarifications

Les tatouages

Nous sommes assises sur la terrasse de notre maison, sur une colline dans la périphérie urbaine.Un quartier autrefois résidentiel, où notre vieille maison, majestueuse et vide fait face aux bâtisses inachevées. Tu vois la colline et au loin les maisons blanches qui ressemblent à des dents? Les maisons blanches sur une colline lointaine et bleue ressemblent toujours à la dentition désordonnées d’un monstre marin. Je sais pas pourquoi.

Ma grand-mère, mon arrière-grand-mère, une étrangère et moi. Je dis soudainement que j’ai envie de me faire un tatouage pour mes vingt-cinq ans. Ça fait tellement longtemps que j’en rêve ! Je le dis à haute voix mi-pour me libérer de ce vœu envahissant et à moitié par goût de la provocation. J’observe, amusée l’indignation qui défigure les vieilles dames assises près de moi : « ce sont des trucs de magie !, les sorciers vont penser que tu es des leurs et ils viendront te chercher ».

Je ris de cette superstition qui me semble ridicule et je me surprends à être de plus en plus amusée au fur et à mesure que mes interlocutrices semblent profondément préoccupées par ma décision. Clash de génération et de culture. Oui, car je suis de cette race mutante qui a grandi dans la blessure de deux continents à l’Histoire d’amour passionnelle, les Afropéens.  C’est une dimension enviable bien à part, la richesse d’une époque, l’inévitable métissage culturel. Suis-je dédaigneuse ? Non, je m’amuse des légendes, c’est comme ça surtout quand je sais que ces peurs sont réticentes et inspirées d’un premier clash culturel.

 

L’héritage chrétienne

Peut-être avez-vous déjà aperçu sur le visage de nos arrière-grands-mères, ces cicatrices stylisées sur leurs front, pommettes ? Les scarifications, signe de beauté m’avait-on dit … je trouve mes arrière-grands-mères très belles, le temps ne peut pas tromper ça même quand il chiffonne les gueules.  A l’époque, je n’y avais pas prêté plus d’attention que cela, ça ne m’avait pas « dérangée ».

Mais en repensant à ces mutilations, fut-elles esthétiques, je ne peux pas m’empêcher de trouver plus gros encore qu’on s’indigne d’un simple dessin inoffensif sur un bout de peau. En allant fouiner un peu, je me suis rendu compte que ces superstitions n’étaient fondées que sur la base de la religion, une religion importée.

La Bible interdit les tatouages et ce n’est qu’une des facettes de la conception austère que la chrétienneté semble avoir de nos corps. Ce corps a été confisqué, il n’appartient plus à l’âme qui le porte mais l’enferme et la soutient simplement.  Paradoxalement, il est censé définir qui  nous sommes sans que nous puissions totalement en disposer que ce soit par empêchement légal, moral, culturel, religieux. Quelles que soient les intentions, notre corps ne nous appartient pas réellement, des mécanismes sont mis en place selon l’époque et l’espace pour le protéger de quelques unes de nos lubies.

Cela a bien changé, car à l’époque, si le corps était la matérialisation de notre âme, lui permettant de communiquer avec l’univers physique, il était aussi investi. De la même manière que les tatouages à l’encre est une manière de dire quelque chose de ce que nous sommes ou ce que nous souhaitons être ou paraître, les tatouages de l’époque tout aussi éternels, avaient exactement la même fonction.

 

La signification des scarifications

En effet, si un certain ethnocentrisme pousse à qualifier ces rites de barbarie, une certaine humilité nous oblige à prendre du recul par rapport à notre ensemble de valeurs. Il faut s’immerger dans un contexte complètement différent qui a dû forger une conception du monde, du divin, de l’Homme différente. Dans ce monde-là, le corps était le support de la créativité et permettait d’identifier une personne, sa place dans la communauté. Ainsi, il signifiait la classe sociale de l’individu, son appartenance religieuse et son ethnie car toutes ces facettes de son identité avaient leur marquage propre.

Mais pas que….les scarifications étaient aussi un rite de passage à l’âge adulte. Entre 9 et onze ans, filles et garçons étaient scarifiés, ce qui marquaient la fin de l’enfance. A 9 ans ? Oui, n’oublions pas que l’enfance est un concept qui a évolué avec le temps même en Occident.

Outre tout cela, les incisions de la peau étaient aussi  effectuées pour des raisons médicales. Les risques d’infection étaient bien évidemment assez grands, entre tétanos, sida et autre réjouissance. Oui, sida, la dernière génération à être scarifiée a à peine…quarante ans ! Avec  la mondialisation et l’influence des cultures étrangères qui viennent en rajouter une couche après la colonisation, la pression de la modernité aura fini par avoir raison des coutumes.

 

Le corps, miroir de notre personnalité

Alors qu’on était moqués si on ne possédaient pas les glorieuses cicatrices, on a fini par être moqués  d’en avoir. Les personnes ainsi marquées, ont fini par avoir de leur visage, donc..de leur identité.

Mon grand problème dans tout ça, pas que je suis réfractaire au progrès, mais c’est justement la notion de progrès qui me dérange. Néanmoins, toutes les cultures sont vouées à évoluer, heureusement. Évoluer dans le sens premier du terme, c’est à dire, muter. Parce qu’elles se mélangent, s’influencent et certains rites tombent en désuétude.

Il est dommage qu’on les oublie et qu’on prenne pour des nouveautés, leur survie dans des formes différentes. Car si les scarifications sont maintenant légalement interdites dans certains pays d’Afrique, comme le Bénin et ce, au même titre que l’excision,  l’idée de considérer le corps comme le miroir de notre personnalité ne mourra jamais, je pense.

Des modes vestimentaires, au body-painting, s’approprier ce corps qui change, qui est élastique et interprétable à souhait, transcende l’espace et le temps. Ce sont d’autres manières de faire, plus admises car modernes…jusqu’à ce que d’autres les remplacent, elles aussi.

 

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