La dignité d’un homme

J’aime voyager vers les pays du sud de l’Europe pour prendre un peu d’air et du soleil. Et pourtant, le soleil n’est pas forcément là où on le pense. L’obscurité a fondu sur beaucoup de coeurs et l’espoir de voir l’aube est encore lointain. En faisant ces voyages, je me rends très vite compte à quel point je suis dans une position sociale économique assez privilégiée. En Belgique, il est extrêmement rare d’apercevoir des personnes originaires d’Afrique subsaharienne mendier dans la rue ou faire du commerce à la sauvette alors que dans les pays méditerranéens, c’est monnaie courante.

 

Verre partagé entre amis

Je suis assis dans un bar avec des amis qui eux ne sont pas afro-européens. À plusieurs reprises, des vendeurs de petits bijoux entrent dans le bar pour essayer de vendre leurs colliers ou mendier. Comme je suis en bout de table, ils ne me voient pas forcément du premier coup quand ils commencent à vendre leurs produits à notre table. Dès qu’ils m’aperçoivent, ils me saluent d’un hochement de tête, font volte face et s’en vont. Mes amis sont très vite interloqués par la démarche de ces vendeurs. Pourquoi dès qu’ils te voient ils arrêtent de vendre leurs produits, te saluent par un hochement de la tête et s’en vont? Pourtant ils ne te connaissent pas!

Malheureusement j’ai failli à ma tâche de traducteur de deux mondes parallèles qui coexistent sans forcément se comprendre. Je n’ai pas trouvé les mots justes pour expliquer que via un hochement de la tête, une conversation venait de se faire. Je n’ai pas su expliquer avec des mots simples et sans éveiller de la pitié que la dignité d’un être humain était en jeu. Je vais essayer de vous expliquer ce que hochement de tête signifiait.  

 

Espoir d’une autre vie

Ces personnes viennent en Europe en espérant une autre vie mais ce qu’ils trouvent n’est pas forcément meilleur. Du coup, ils sont dans l’obligation de faire ces petits boulots où la dignité de l’homme est écorchée vive. De toute manière l’inaction n’est pas une option car souvent ces vendeurs sont l’unique espoir d’une famille au sens large (les parents, oncles, cousins etc.). Nous ne vivons pas cette réalité en Belgique grâce aux systèmes d’aide des primo arrivants. Et je pense qu’en vous disant cela je ne vous apprends pas quelque chose de nouveau.  

 

Hochement de la terre

Mais ce que j’aimerais vous partager, c’est l’humain. Comme je disais nous avons eu une discussion à travers un simple hochement de tête. Le vendeur me disait “excuse moi de t’importuner à ta table mais tu sais qu’il faut que je vive. Je fais ce boulot ingrat, mendie table après table et bar après bar puisque je n’ai pas le choix. J’ai dû mettre ma fierté de côté car la vie presse l’homme comme un jus. Et pourtant quand cet homme voit un autre homme qui pourrait être son fils ou son petit frère assis de l’autre côté de la table, mes émotions surgissent comme la lave d’un volcan.  Mon coeur sursaute et la honte me fait rebrousser chemin”.

Nous, afro-européens, qui avons bénéficié de tout le confort d’une personne née ou ayant grandie en Belgique, nous oublions souvent ces acquis.  Hors, nos acquis reposent sur les sacrifices de nos parents ou grands-parents qui ont fait de même, mettant des diplômes universitaires à la poubelle pour faire des petits boulots déshumanisants.

 

Différence entre l’empathie et la pitié

Je me pose toujours la question mais que puis-je faire à ma petite échelle? Au troisième vendeur dans le bar, j’ai attendu qu’il s’éloigne un peu de notre table, pris le billet que j’avais dans ma poche et je suis arrivé vers lui, mis l’argent dans ma paume droite et je lui ai serré la main. Au contact il a senti que j’avais un billet en main et avec ma main gauche je lui ai pris un bracelet. Je ne pouvais pas lui tendre l’argent à la vue de tous. Je n’ai pas besoin de montrer au monde qu’il y a un homme en peine en lui tendant un billet et ainsi montrer au monde ma générosité. Je veux juste lui faire ressentir que je comprends et compatis. De plus, je ne peux pas juste lui donner l’argent, il faut que je lui prenne quelque chose. Il y a une différence entre la pitié et l’empathie.

Le plus surprenant, c’est qu’il n’a montré aucune résistance quand j’ai pris le bracelet. Je ne sais pas si l’argent que je lui ai mis dans la paume correspond à la valeur de ce bracelet. Sans même savoir ce que je lui mis dans la main, il m’a regardé dans les yeux, m’a dit merci et est sorti du bar directement sans aller à aucune autre table.

 

Rendre hommage à mon héritage

Je suis loin d’être un samaritain, au fond je suis un peu égoïste. En voyant ces hommes, je vois mes parents qui ont sacrifié leurs vies, mis de côté leur ego pour que je sois en mesure d’avoir des opportunités. En faisant ce geste j’ai le sentiment d’encourager d’autres parentés, lointains certes mais, très proches dans le vécu et qui eux sont encore dans le processus. A travers ce simple geste je veux juste rendre hommage à mes parents. Ce qu’ils ont fait pour moi m’habitera toute ma vie et guidera sans doute mes gestes.

La dignité d’un homme n’a pas de prix et on a pas besoin de faire des choses extraordinaires pour avoir un impact. Ma contribution n’est juste qu’un verre d’eau sur son chemin de croix. Si cela peut lui permettre de faire un pas vers l’avant, j’aurais honoré mes parents et parentés.

 

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